Retour sur la demi-journée thématique - Durabilité dans les théâtres : points de situation
- 30 juil.
- 21 min de lecture
La transition écologique transforme progressivement les pratiques des théâtres et des festivals. Gestion des bâtiments, scénographies, mobilité, gouvernance, achats responsables ou responsabilité sociale : les enjeux sont nombreux et appellent des réponses concrètes.
Afin d'accompagner ses membres dans cette évolution, la Commission Durabilité et inclusion de la FRAS a organisé une demi-journée de réflexion et d'échanges réunissant spécialistes et professionnels des arts de la scène. Après une mise en perspective des enjeux par Murielle Perritaz et Yves Corminboeuf, plusieurs institutions romandes – le Théâtre Vidy-Lausanne, la Comédie de Genève et Am Stram Gram – ont partagé leurs expériences, leurs démarches et les enseignements tirés de leurs projets.
Cette page rassemble les principales interventions de la matinée et témoigne de la richesse des initiatives aujourd'hui développées en Suisse romande pour construire un spectacle vivant plus durable.
Murielle Perritaz, experte culturelle - ex-Présidente du GT Durabilité dans la culture - Dialogue national
La durabilité dans les politiques culturelles : réflexions autour du Dialogue national Culture - Synthèse de l'intervention
Murielle Perritaz ouvre son intervention en rappelant son parcours au sein de plusieurs institutions culturelles suisses, notamment dans le domaine de la danse. Elle précise toutefois que son propos ne porte pas sur son expérience personnelle mais sur les travaux conduits dans le cadre du Dialogue national Culture, dont elle a participé aux réflexions.
Elle tient d'emblée à préciser la nature de cet instrument. Le Dialogue national Culture n'est ni une organisation ni une administration disposant de moyens propres. Il s'agit avant tout d'un mécanisme de coordination réunissant les principaux acteurs publics de l'encouragement à la culture afin de favoriser une certaine cohérence des politiques culturelles à l'échelle nationale. Dans un système fédéral fortement décentralisé, cette instance permet de produire des recommandations communes sur des thèmes jugés prioritaires, comme les conditions salariales, la durabilité ou encore certains enjeux propres aux arts de la scène.
Cette coordination présente toutefois une limite importante. Les groupes de travail élaborent des rapports et des recommandations, mais aucune structure n'est chargée d'assurer leur mise en œuvre ou leur suivi dans le temps. Murielle Perritaz regrette ainsi l'absence d'un véritable moteur capable d'évaluer régulièrement les progrès accomplis et de favoriser la diffusion des bonnes pratiques entre les collectivités publiques. Selon elle, le Dialogue national Culture constitue un excellent outil de réflexion, mais beaucoup moins un outil d'action.
Avant d'aborder les recommandations elles-mêmes, elle rappelle le contexte climatique dans lequel s'inscrivent ces travaux. En Suisse, les principales sources d'émissions de CO₂ proviennent des transports — et en particulier de l'aviation —, de l'alimentation liée à l'élevage, des bâtiments, de la consommation textile ainsi que des infrastructures numériques. Le secteur culturel ne constitue donc pas le principal émetteur de gaz à effet de serre. Certaines manifestations particulièrement importantes peuvent certes générer des émissions considérables, mais elles restent des exceptions.
Pour autant, cette situation ne dispense pas le secteur culturel d'agir. La première raison tient à sa responsabilité sociale. La culture participe à la construction des imaginaires collectifs, des normes sociales et des représentations de la réussite ou du progrès. Elle peut ainsi influencer durablement les comportements individuels en proposant d'autres récits, d'autres manières de concevoir la richesse, le voyage ou la consommation. À travers les œuvres qu'elle produit, les valeurs qu'elle véhicule et les débats qu'elle suscite, la culture dispose d'un pouvoir d'influence largement supérieur au seul poids de ses émissions directes.
La seconde raison est liée au financement public du secteur. Les institutions culturelles bénéficiant de subventions doivent également participer à l'effort collectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Sans nécessairement viser une exemplarité absolue, elles ne peuvent raisonnablement demander à d'autres secteurs de faire des efforts qu'elles ne consentiraient pas elles-mêmes.
C'est dans cette perspective que le Dialogue national Culture a élaboré plusieurs recommandations. L'objectif n'était pas d'imposer de nouvelles obligations, mais de fournir aux acteurs culturels des outils leur permettant de mesurer leurs émissions, de mieux comprendre leur impact environnemental et d'engager progressivement des démarches de réduction. Plusieurs instruments ont ainsi été développés au niveau national, notamment un rapport de recommandations, différents guides méthodologiques, un calculateur carbone mis au point par Pro Helvetia et Migros ainsi que plusieurs modules de formation destinés aux professionnels du secteur.
Murielle Perritaz relève cependant que ces initiatives restent largement dispersées. Certaines grandes villes, comme Zurich, ont développé leurs propres dispositifs d'accompagnement, tandis que d'autres collectivités avancent plus lentement. Faute de coordination nationale, les expériences, les outils et les connaissances sont encore insuffisamment mutualisés, alors même que la plupart pourraient être librement partagés.
Une autre difficulté apparaît progressivement : toutes les institutions culturelles ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Une petite structure locale peut relativement facilement réduire ses émissions en travaillant sur son bâtiment, sa restauration ou sa consommation énergétique. En revanche, certaines institutions dont la mission consiste précisément à rayonner à l'international, comme les grands orchestres effectuant de nombreuses tournées, se trouvent rapidement confrontées à des arbitrages beaucoup plus complexes. À partir d'un certain seuil, les réductions d'émissions ne relèvent plus uniquement de décisions techniques mais deviennent de véritables choix politiques concernant les missions confiées aux institutions publiques. Pour Murielle Perritaz, cette réflexion reste aujourd'hui largement absente.
Elle présente ensuite plus concrètement l'expérience menée par la Ville de Zurich. Celle-ci s'est appuyée sur trois principes : agir, comprendre et suivre les résultats. En collaboration avec les services municipaux de l'environnement, des diagnostics énergétiques gratuits ont été proposés aux institutions culturelles. Des coachings individualisés ont ensuite été financés afin d'identifier des mesures concrètes de réduction des émissions. Parallèlement, les collaborateurs du service de la culture ont eux-mêmes suivi des formations afin de maîtriser les principaux concepts liés au bilan carbone et de pouvoir dialoguer de manière crédible avec les institutions subventionnées. Cette montée en compétence des administrations apparaît comme une condition indispensable à la réussite de la démarche.
En conclusion, Murielle Perritaz rappelle que la véritable contribution du secteur culturel ne réside sans doute pas uniquement dans la réduction de ses propres émissions. Certes, celui-ci doit participer à l'effort collectif comme tous les autres secteurs. Mais sa responsabilité la plus importante consiste probablement à nourrir une réflexion collective sur les valeurs qui fondent notre société, sur notre rapport au progrès, à la consommation et à la qualité de vie. À ses yeux, la culture demeure l'un des rares espaces où il est encore possible de construire collectivement des représentations nouvelles de l'avenir. C'est dans cette capacité à transformer les imaginaires, davantage que dans la seule diminution de son empreinte carbone, que réside son apport le plus précieux à la transition écologique.
Yves Corminboeuf, co-fondateur de Matérium
De la réflexion à l'action : le réemploi et l'écoconception dans les arts de la scène - Synthèse de l'intervention
Yves Corminboeuf présente une approche résolument pragmatique de la durabilité appliquée aux arts de la scène. Designer industriel de formation, il ne vient pas du monde du théâtre mais de celui de l'écoconception. Cette position extérieure lui permet de porter un regard différent sur les pratiques du secteur culturel, tout en mettant son expertise au service des institutions.
Il rappelle que Matérium, structure fondée en 2014, s'est spécialisée dans le réemploi des matériaux. Après avoir commencé par la récupération de décors de théâtre et de manifestations culturelles, l'activité s'est progressivement développée dans le secteur de la construction. En 2024, la Ville de Genève lui confie un mandat destiné à accompagner les Ateliers Décors Théâtre (ADT) dans le développement d'une stratégie de durabilité. Cette réflexion, nourrie par de nombreux entretiens avec des institutions culturelles suisses et françaises, a conduit à l'élaboration d'une feuille de route articulée autour de six mesures.
La première consiste à créer une plateforme permanente d'échange entre les professionnels. Selon Yves Corminboeuf, le monde culturel apprend avant tout par les rencontres, les démonstrations et le partage d'expériences. Les rapports et les guides demeurent utiles, mais ils ne remplacent jamais les échanges directs entre praticiens. Cette plateforme aurait vocation à réunir régulièrement les acteurs autour de questions concrètes telles que les transports, l'écoconception des décors, la mutualisation des matériaux ou encore les nouvelles pratiques de production. Avec le temps, une telle dynamique permettrait de construire une véritable communauté d'apprentissage.
La deuxième proposition concerne la standardisation de certains éléments de décors. Aujourd'hui, plusieurs initiatives européennes cherchent à définir des modules communs permettant de fabriquer des éléments compatibles d'un théâtre à l'autre. L'objectif n'est pas d'uniformiser la création artistique, mais de rendre réutilisables certaines pièces techniques comme les escaliers, les plateformes ou les praticables. Yves Corminboeuf souligne toutefois le risque de voir émerger plusieurs normes nationales différentes, notamment entre la France et l'Allemagne, ce qui compliquerait considérablement les échanges internationaux. Il plaide donc pour une harmonisation la plus large possible.
Le troisième axe de travail concerne le réemploi des matériaux. L'expérience acquise par Matérium montre qu'une ressourcerie entièrement autonome peine aujourd'hui à trouver son équilibre économique. Le réemploi génère certes des économies de matière, mais il nécessite également des locaux, du personnel, de la logistique et des systèmes de gestion qui représentent des coûts importants. Plutôt que de créer une nouvelle structure indépendante, Yves Corminboeuf propose que chaque théâtre réserve une petite partie de ses espaces de stockage à des matériaux facilement réutilisables. Une plateforme numérique commune permettrait ensuite d'identifier rapidement les ressources disponibles dans les différents établissements et de favoriser les échanges entre institutions.
La quatrième mesure porte sur la formation continue. Les besoins évoluent rapidement et concernent désormais bien davantage que les seuls décors. Les questions liées à l'éclairage LED, aux transports, à la programmation, à la production ou à l'écoconception nécessitent de nouvelles compétences. Yves Corminboeuf souligne que les spécialistes de ces domaines sont souvent des praticiens ayant développé leur expertise sur le terrain plutôt que dans les écoles. Il préconise donc une offre de formation souple, directement connectée aux besoins exprimés par les professionnels.
La cinquième proposition élargit la réflexion à l'organisation même des tournées et de la diffusion. La mutualisation ne concerne pas uniquement les matériaux mais aussi les déplacements des équipes artistiques et techniques. Une meilleure coordination entre les programmateurs pourrait permettre d'organiser les tournées de manière plus rationnelle, en limitant les trajets inutiles et en réduisant les coûts environnementaux. Une telle évolution suppose toutefois une coopération beaucoup plus importante entre les institutions et représente un objectif à plus long terme.
Enfin, la sixième mesure vise à mettre à disposition des professionnels des outils simples et immédiatement utilisables. Yves Corminboeuf insiste sur la nécessité de produire des fiches techniques, des tutoriels ou des guides très accessibles. Selon lui, la complexité constitue aujourd'hui un frein majeur à l'action. Il défend l'idée d'une vulgarisation intelligente, capable de transformer des questions techniques parfois très complexes en outils directement mobilisables par les équipes artistiques et techniques.
Au-delà de ces propositions concrètes, l'intervenant développe une réflexion plus générale sur la création artistique. Il rappelle que la durabilité ne se limite pas à la fabrication des décors. Les choix opérés dès la conception d'un spectacle, dans la programmation ou dans les modalités de diffusion, exercent souvent un impact bien plus important que les seuls matériaux utilisés. Les décisions prises par les metteurs et metteuses en scène conditionnent directement les besoins techniques, les transports ou encore les possibilités de réemploi.
Cette approche conduit Yves Corminboeuf à replacer la programmation au centre des enjeux de durabilité. Les solutions techniques existent désormais dans de nombreux domaines ; les principaux obstacles sont aujourd'hui d'ordre économique et organisationnel. La question essentielle devient donc celle des modèles économiques permettant de concilier création artistique, responsabilité environnementale et viabilité financière des institutions.
L'intervenant conclut en rejoignant les réflexions développées précédemment par Murielle Perritaz. Pour lui, la culture ne doit pas uniquement réduire son empreinte écologique ; elle doit également participer à l'élaboration de nouveaux imaginaires. Il observe que les représentations du futur sont aujourd'hui largement monopolisées par la science-fiction, alors que les artistes pourraient contribuer à inventer d'autres récits, fondés sur des dimensions sociales, humaines ou écologiques. La transition ne repose donc pas uniquement sur des innovations techniques, mais aussi sur la capacité du secteur culturel à proposer de nouvelles visions de la société et de nouvelles manières d'habiter le monde.
Au travers de cette intervention, Yves Corminboeuf montre que la durabilité dans les arts de la scène ne relève pas seulement d'une logique de réduction des impacts environnementaux. Elle constitue également une occasion de repenser les modes de coopération, les pratiques professionnelles, les modèles économiques et, plus largement, le rôle que la culture peut jouer dans les transformations de la société.
Kataline Masur, responsable communication, presse et durabilité - Am Stram Gram
Le Théâtre Am Stram Gram : structurer la durabilité pour agir durablement - Synthèse de l'intervention
L'intervention de Kataline Masur se distingue des précédentes par son approche très méthodique. Alors que d'autres institutions ont principalement présenté des réalisations concrètes, Am Stram Gram met davantage l'accent sur les outils de pilotage, la gouvernance et la structuration d'une politique de durabilité.
Le message central est simple : les bonnes intentions et les actions ponctuelles ne suffisent plus ; pour inscrire durablement ces questions dans le fonctionnement d'une institution, il est indispensable de disposer d'une méthode de travail, d'objectifs clairement définis et d'outils de suivi.
La démarche débute véritablement en 2022, à l'arrivée de Kataline Masur. Un premier audit interne est alors réalisé avec l'accompagnement de Delphine Avrial. L'objectif consiste à dresser un état des lieux complet de l'institution et à identifier les principaux axes d'amélioration. Cet audit s'appuie d'abord sur le référentiel THQSE, devenu par la suite inadapté au contexte suisse. Pendant plusieurs années, le théâtre poursuit néanmoins ses efforts de manière pragmatique, en traitant successivement les questions de mobilité, de gestion des déchets ou encore des achats responsables, sans véritable cadre stratégique global.
Cette situation conduit progressivement l'institution à s'orienter vers le label Eco-Entreprise, dont la plateforme numérique OKPilot permet un suivi beaucoup plus structuré. Kataline Masur souligne toutefois que l'obtention du label n'est pas une fin en soi. Ce qui l'intéresse avant tout est la méthode de travail qu'il impose : formaliser les pratiques, hiérarchiser les priorités, documenter les progrès réalisés et disposer d'un cadre commun pour piloter l'ensemble de la démarche. L'obtention de la certification est envisagée à moyen terme, mais seulement lorsque le théâtre estimera avoir suffisamment consolidé ses pratiques.
Cette évolution s'appuie également sur une montée en compétences interne. Afin de mieux maîtriser les concepts de responsabilité sociétale des organisations, Kataline Masur suit un DAS en management durable à la Haute École de Gestion. Cette formation lui permet notamment de s'approprier les principaux outils de pilotage utilisés aujourd'hui dans les démarches RSE. Elle insiste cependant sur le fait que ces outils n'ont de valeur que s'ils restent au service des réalités quotidiennes de l'institution et ne deviennent pas une surcharge administrative.
Pour conduire cette politique, Am Stram Gram a constitué un comité de pilotage réunissant la direction générale, la direction administrative et de production, le responsable technique et la responsable durabilité. Cette dernière bénéficie désormais d'un temps de travail spécifiquement consacré à ces questions, ce qui constitue une évolution importante : la durabilité n'est plus uniquement portée par la bonne volonté individuelle mais devient une responsabilité reconnue dans l'organisation du théâtre.
L'une des caractéristiques les plus originales de la démarche réside dans le choix d'une transparence totale. Toutes les actions engagées, qu'elles soient modestes ou ambitieuses, sont publiées sur le site internet du théâtre. La charte de durabilité, les outils développés, les guides pratiques et les différents projets sont librement accessibles afin que d'autres institutions puissent s'en inspirer ou les adapter à leur propre contexte. Pour Kataline Masur, le partage des expériences constitue un levier beaucoup plus efficace que la multiplication de nouveaux outils développés chacun dans son coin.
Parmi les réalisations concrètes figure notamment un guide pratique consacré à l'écoconception des scénographies. Ce document rassemble de manière très opérationnelle des conseils destinés aux équipes artistiques : recours aux ressourceries, utilisation de matériaux de seconde main, limitation des achats sur les plateformes de commerce en ligne, réemploi des tissus ou encore contacts utiles pour trouver du matériel d'occasion. Le guide est transmis dès la signature des contrats avec les équipes artistiques afin de sensibiliser les créateurs le plus en amont possible. L'expérience montre cependant que cette sensibilisation reste encore insuffisante si elle n'intervient pas dès les premières réunions de conception. Une grande partie des choix techniques étant déjà arrêtés lorsque les ateliers interviennent, le théâtre souhaite désormais intégrer un référent durabilité dès le lancement des nouvelles productions.
La politique d'achats responsables constitue un autre axe de travail. Les changements opérés à la buvette illustrent cette volonté : suppression de la viande, développement de l'offre végétarienne et végétalienne, disparition des confiseries industrielles destinées aux enfants et recherche de fournisseurs davantage engagés sur les questions environnementales. Au-delà des produits eux-mêmes, le théâtre cherche surtout à instaurer un dialogue avec ses prestataires afin de les accompagner progressivement dans leurs propres démarches de durabilité plutôt que d'imposer des exigences unilatérales.
Concernant les déplacements, le théâtre constate que la majorité de son public utilise déjà les transports publics ou les modes de mobilité douce. Les marges de progression restent donc relativement limitées. Plusieurs initiatives sont néanmoins étudiées, notamment l'amélioration des stationnements pour les vélos, la diffusion en temps réel des horaires des transports publics dans le foyer ou encore la possibilité d'intégrer le transport public au billet de spectacle.
L'intervention accorde une place importante aux outils de pilotage stratégique issus de la responsabilité sociétale des organisations. Kataline Masur présente notamment la cartographie des parties prenantes, qui permet d'identifier l'ensemble des personnes ou organisations avec lesquelles le théâtre entretient des relations : collaborateurs, artistes, publics, voisins, partenaires, fournisseurs, collectivités publiques ou encore institutions culturelles voisines. Cette cartographie constitue un exercice de réflexion qui aide l'institution à prendre conscience de l'étendue de son influence et à mieux identifier les attentes de chacun.
Elle présente ensuite la matrice de matérialité, destinée à hiérarchiser les enjeux selon deux critères : leur importance pour les parties prenantes et leur importance pour l'institution elle-même. Cet outil permet de distinguer les sujets qui nécessitent une action prioritaire de ceux qui pourront être traités ultérieurement. Il s'agit moins d'une obligation administrative que d'un instrument d'aide à la décision permettant de concentrer les efforts là où ils produiront les effets les plus significatifs.
Enfin, la mise en place d'indicateurs constitue l'un des chantiers actuellement en cours. Kataline Masur insiste sur la nécessité de rester pragmatique. Les indicateurs retenus doivent être suffisamment simples pour que leur collecte reste réaliste. Les données relatives aux ressources humaines, aux accidents du travail ou à la répartition femmes-hommes sont relativement faciles à obtenir. En revanche, mesurer précisément la quantité de matériaux recyclés intégrés à chaque décor ou le volume exact de certains matériaux utilisés représenterait une charge disproportionnée pour une petite institution. Le théâtre préfère donc commencer avec un nombre limité d'indicateurs facilement mesurables avant d'envisager un dispositif plus ambitieux.
Au terme de son intervention, Kataline Masur insiste sur l'importance de la coopération entre institutions culturelles. Selon elle, le secteur dispose désormais d'un nombre suffisant de guides, de plateformes et d'outils. L'enjeu principal n'est plus d'en créer de nouveaux, mais de partager ceux qui existent déjà, de mutualiser les expériences et de mettre en commun les ressources disponibles. Qu'il s'agisse de documents stratégiques, de guides techniques, de matériel, de véhicules ou d'équipements spécialisés, la coopération apparaît comme l'un des leviers les plus prometteurs pour accélérer la transition écologique du secteur culturel.
À travers cette démarche, Am Stram Gram montre que la durabilité ne repose pas uniquement sur des gestes techniques ou des innovations environnementales. Elle constitue avant tout un exercice de gouvernance qui consiste à structurer progressivement l'action, à fixer des priorités réalistes, à mesurer les progrès accomplis et à inscrire ces transformations dans le fonctionnement durable de l'institution.
Sophie Mercier, directrice administrative et financière - Vidy Lausanne
Le Théâtre Vidy-Lausanne : une stratégie globale de durabilité - Synthèse de l'intervention
Sophie Mercier présente l'expérience du Théâtre Vidy-Lausanne comme une démarche engagée depuis plus de dix ans et qui dépasse largement la seule réduction des émissions de carbone. Pour l'institution, la durabilité ne constitue pas un projet isolé, mais un cadre stratégique qui irrigue progressivement l'ensemble de ses activités : la gestion du bâtiment, les modes de production, la programmation artistique, la restauration, la mobilité, les partenariats internationaux ou encore la gouvernance interne.
Elle rappelle que cette réflexion a véritablement commencé avec l'arrivée de Vincent Baudriller à la direction du théâtre en 2013. Fort de son expérience du Festival d'Avignon, celui-ci avait déjà intégré les questions environnementales à son projet artistique. Les premières années furent consacrées aux rénovations du bâtiment, à des audits internes et à la sensibilisation des équipes. Des formations ont été organisées avec plusieurs organismes spécialisés, une « Green Team » réunissant des représentants de tous les services a été constituée et un important travail de cartographie des pratiques existantes a permis de constater que de nombreuses initiatives existaient déjà, mais restaient dispersées. L'objectif n'était donc pas de créer une nouvelle politique, mais de donner de la cohérence à un ensemble d'actions déjà engagées.
La rénovation énergétique du théâtre constitue l'un des premiers leviers d'action. Le remplacement de l'ancien chapiteau permanent par un pavillon en bois à haute performance énergétique, conçu avec l'EPFL, puis la rénovation progressive des bâtiments existants, l'amélioration de leur isolation et l'installation de panneaux photovoltaïques ont permis de réduire sensiblement les consommations d'énergie malgré une augmentation des surfaces d'exploitation. Le remplacement progressif du parc d'éclairage par des équipements LED représente aujourd'hui un investissement majeur, évalué à près de deux millions de francs, financé grâce au soutien de plusieurs partenaires publics et privés.
L'institution a parallèlement réalisé un premier bilan carbone avec EcoLive afin de mieux comprendre les principaux postes d'émissions. Même si cet exercice demeure coûteux et demande un important travail de collecte de données, il a permis de confirmer que Vidy présentait un profil comparable à celui des autres grandes institutions culturelles étudiées en Europe. Pour Sophie Mercier, ces diagnostics sont utiles, mais ils ne constituent pas une fin en soi : l'essentiel consiste à mettre en œuvre des actions concrètes plutôt qu'à multiplier les mesures.
De nombreuses initiatives concernent ainsi le fonctionnement quotidien du théâtre. Un système de tri particulièrement développé permet aujourd'hui de séparer plus de vingt-cinq catégories de matériaux dans les ateliers de décors. Les supports de communication ont été entièrement repensés afin de réduire les volumes imprimés, d'utiliser des papiers recyclés et des encres respectueuses de l'environnement. Le restaurant du théâtre a profondément revu son offre en supprimant totalement la viande des repas du soir et de plusieurs services de midi, tout en développant progressivement une cuisine davantage végétarienne et végétalienne. Un plan de mobilité encourage également les collaborateurs à privilégier les transports publics et limite autant que possible le recours à l'avion pour les déplacements professionnels.
La question des tournées internationales constitue cependant l'un des enjeux les plus sensibles pour un théâtre dont l'identité artistique repose largement sur les échanges internationaux. Vidy a choisi de ne plus accepter les invitations pour une représentation unique sur un autre continent. Désormais, un déplacement n'est envisagé que s'il s'inscrit dans une tournée cohérente réunissant plusieurs partenaires. De la même manière, les artistes provenant d'autres continents ne sont invités que lorsqu'ils effectuent déjà une tournée européenne. Cette approche permet de maintenir l'ouverture internationale qui fait partie de l'ADN du théâtre tout en réduisant sensiblement les déplacements les plus coûteux sur le plan environnemental.
Pour Sophie Mercier, la programmation artistique constitue néanmoins le principal levier de transformation. La durabilité ne doit pas seulement modifier la manière de produire les spectacles ; elle doit également inspirer les œuvres elles-mêmes. De nombreux projets présentés à Vidy explorent ainsi les questions liées au changement climatique, à l'effondrement de la biodiversité ou aux nouveaux rapports entre l'être humain et son environnement. Plusieurs spectacles sont issus de collaborations entre artistes et chercheurs, notamment dans le cadre du programme Imaginaires des futurs possibles, développé avec l'Université de Lausanne. Ces résidences réunissent pendant plusieurs mois scientifiques et créateurs afin de faire émerger de nouvelles formes artistiques nourries par les connaissances scientifiques.
L'institution expérimente également de nouvelles formes de production. Certaines créations sont conçues pour tourner dans des salles de classe, des fermes ou d'autres lieux non équipés, réduisant ainsi les besoins techniques et les transports. D'autres projets, comme Une pièce pour les vivants en temps d'extinction de Katie Mitchell, ont été réalisés sans déplacement international des équipes artistiques ni consommation d'électricité durant les représentations. L'expérience européenne Stages a également permis d'explorer un modèle inédit où ce n'est plus le spectacle qui voyage, mais son concept. Des équipes locales reconstruisent alors la création à partir d'un protocole commun, ce qui limite considérablement les déplacements tout en ouvrant de nouvelles perspectives artistiques.
Cette réflexion conduit également Vidy à revoir ses modèles de production. Les séries de représentations sont progressivement allongées afin d'améliorer le rapport entre les moyens engagés et la durée d'exploitation des spectacles. Les reprises deviennent plus fréquentes et permettent d'allonger la durée de vie des productions. Parallèlement, la part des créations locales augmente progressivement tandis que certaines tournées internationales sont remplacées par des projets développés à l'échelle régionale.
L'une des expériences les plus structurantes présentées par Sophie Mercier repose sur l'application de la théorie du « donut » développée par l'économiste Kate Raworth. Cette approche consiste à rechercher un équilibre entre les limites écologiques de la planète et les besoins fondamentaux des sociétés humaines. Adaptée au fonctionnement d'un théâtre avec des chercheuses de l'Université de Lausanne, cette méthode a permis de cartographier l'ensemble des activités de Vidy et d'identifier cinquante-six actions concrètes réparties entre les différents départements de l'institution. Certaines concernent des mesures immédiates, comme la signature électronique des contrats ou le développement du matériel LED, tandis que d'autres fixent des objectifs à plus long terme concernant les tournées, les décors, les investissements ou les modes de production. Ce plan d'action constitue aujourd'hui le principal outil de pilotage de la stratégie de durabilité du théâtre.
L'intervenante souligne toutefois que cette transformation demeure un processus complexe. Les résistances au changement, les contraintes financières, le manque de données comparatives et l'absence de référentiels communs rendent parfois difficile l'évaluation des progrès accomplis. Elle relève également un paradoxe fréquent : de nombreuses institutions hésitent à communiquer sur leurs réalisations de peur d'être accusées de « greenwashing », alors même qu'elles souhaiteraient partager leurs expériences avec le reste du secteur.
Cette réflexion conduit aujourd'hui Vidy à s'intéresser aux démarches de certification. L'objectif ne serait pas tant d'obtenir un label que de disposer d'un cadre commun permettant d'évaluer les progrès réalisés, de structurer les actions entreprises et de donner davantage de visibilité aux efforts accomplis. Sophie Mercier évoque notamment les travaux du programme international Culture for the Planet, qui réunit plusieurs théâtres, opéras, musées et universités afin d'élaborer un futur référentiel de certification spécifiquement adapté au secteur culturel. Celui-ci intégrerait non seulement les dimensions environnementales, mais également les questions de gouvernance, de responsabilité sociale et d'accessibilité.
En conclusion, Sophie Mercier insiste sur le fait que la durabilité ne peut être réduite à une addition de mesures techniques. Elle constitue avant tout une transformation progressive de la manière de concevoir le rôle d'une institution culturelle. Les rénovations énergétiques, la mobilité, le recyclage ou les nouveaux modes de production sont indispensables, mais ils prennent tout leur sens lorsqu'ils s'inscrivent dans une vision d'ensemble où les choix artistiques, les partenariats scientifiques, les relations avec le territoire et les modes de gouvernance évoluent conjointement. Pour le Théâtre Vidy-Lausanne, la durabilité apparaît ainsi moins comme une contrainte que comme une opportunité de réinventer les pratiques culturelles et de renforcer leur pertinence face aux grands enjeux contemporains.
Bernard Laurent, secrétaire général et Yves Fröhle, directeur technique - Comédie de Genève
La Comédie de Genève : une démarche pragmatique et participative - Synthèse de l'intervention
L'intervention de Bernard Laurent et d'Yves Fröhle se distingue par son caractère très concret. Contrairement à d'autres institutions qui disposent déjà d'une stratégie largement structurée, la Comédie de Genève revendique une démarche encore en construction, faite d'expérimentations, d'essais et d'ajustements. Les intervenants insistent d'ailleurs sur le fait qu'ils ne souhaitent pas présenter un modèle abouti, mais plutôt partager un processus d'apprentissage collectif.
Le premier chantier engagé concerne la gouvernance interne. Après une première tentative menée avec un bureau d'ingénieurs, qui avait abouti à une charte de durabilité jugée trop théorique et difficilement appropriable par les équipes, la Comédie a choisi de repartir sur une démarche beaucoup plus participative. Avec l'accompagnement de Matérium et d'Yves Corminboeuf, plusieurs ateliers collaboratifs ont été organisés sous la forme de « World Café », réunissant une large partie des collaborateurs de la maison. L'objectif n'était pas d'imposer des objectifs venus de la direction, mais de construire collectivement une feuille de route réaliste, fondée sur les pratiques quotidiennes des différents métiers du théâtre. Cette approche doit permettre d'identifier des actions concrètes qui améliorent les pratiques sans générer une surcharge de travail pour les équipes.
Les intervenants soulignent que cette appropriation collective constitue probablement la condition essentielle de la réussite d'une politique de durabilité. Une stratégie ne peut produire d'effets que si elle est portée par l'ensemble des collaborateurs et si chacun comprend le sens des évolutions proposées. Cette réflexion devrait déboucher sur une véritable charte interne dont la mise en œuvre sera progressivement confiée aux nouvelles fonctions créées au sein de l'institution.
À ce stade, la Comédie n'a pas souhaité engager un bilan carbone complet ni entreprendre immédiatement une démarche de certification. Les responsables reconnaissent l'intérêt de ces outils mais estiment que leur priorité consiste d'abord à faire évoluer les pratiques et à sensibiliser les équipes. Les futurs outils nationaux, comme le Sustainable Impact Tool, permettront probablement d'aller plus loin lorsque la démarche interne sera suffisamment consolidée.
Le bâtiment constitue un deuxième axe important. Inaugurée en 2021, la nouvelle Comédie bénéficie déjà de performances énergétiques élevées. Cette situation ne dispense toutefois pas l'institution de poursuivre ses efforts. Grâce à un partenariat avec les Services industriels de Genève dans le cadre du programme Eco21, plusieurs analyses sont actuellement menées afin d'identifier les consommations résiduelles et de mieux comprendre certains postes énergétiques qui restent anormalement élevés lorsque le bâtiment est inoccupé. Cette recherche permanente d'amélioration montre que même un bâtiment récent conserve un important potentiel d'optimisation.
La crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine a également joué un rôle d'accélérateur. Les plans fédéraux de réduction des consommations électriques ont conduit les théâtres genevois à réfléchir plus largement à leurs besoins énergétiques. C'est dans ce contexte qu'a été lancé un important programme de remplacement des équipements d'éclairage par des projecteurs LED. Financé par la Ville de Genève, ce programme représente un investissement de plusieurs millions de francs et concerne l'ensemble des théâtres municipaux.
Yves Fröhle apporte un témoignage particulièrement concret sur cette transition technique. Selon lui, le passage au LED ne peut pas reposer uniquement sur la négociation avec les équipes artistiques. Après plusieurs années d'expérimentation, la Comédie a fait le choix d'imposer désormais le recours aux équipements LED pour toutes les nouvelles productions. Cette décision, parfois perçue comme contraignante au départ, s'accompagne d'un important travail pédagogique permettant aux concepteurs lumière de retrouver progressivement les équivalences artistiques nécessaires. Si certaines nuances restent encore difficiles à reproduire, notamment pour certains projecteurs traditionnels, l'expérience montre que les équipes finissent par s'approprier rapidement ces nouveaux outils et que les résultats artistiques restent pleinement satisfaisants.
Au-delà des équipements techniques, les ateliers de construction s'engagent eux aussi dans une évolution progressive des pratiques. Le remplacement de certains matériaux, l'utilisation de peintures et de colles moins polluantes ainsi que l'expérimentation de nouvelles techniques d'assemblage font désormais partie du travail quotidien des constructeurs. Yves Fröhle insiste toutefois sur un point essentiel : ces évolutions ne peuvent réussir que si elles sont prises en compte très en amont, dès la conception artistique des spectacles. Lorsqu'un projet est déjà entièrement dessiné, il devient beaucoup plus difficile d'en modifier les choix techniques. La durabilité doit donc être intégrée dès les premières discussions entre la direction, la production, les scénographes et les metteurs en scène.
Le facteur temps apparaît également comme une ressource déterminante. Plus les équipes disposent de temps pour préparer une production, plus elles peuvent rechercher des solutions de réemploi, consulter d'autres ateliers, adapter certains éléments existants ou expérimenter de nouvelles méthodes de fabrication. À l'inverse, les calendriers trop serrés conduisent presque inévitablement à privilégier des solutions rapides, souvent plus coûteuses et moins vertueuses sur le plan environnemental.
La Comédie participe également au développement de nouvelles formes de mutualisation. Avec plusieurs partenaires genevois, elle soutient le projet PAMOS, destiné à créer une ressourcerie commune pour les institutions culturelles de la région. Ce dispositif permet de stocker, inventorier et remettre en circulation des éléments de décors ou des accessoires qui pourraient être réutilisés par d'autres compagnies. Les premiers résultats sont encourageants, même si les responsables reconnaissent que la question du modèle économique reste entière. Le fonctionnement d'une telle plateforme suppose en effet des ressources humaines, des espaces de stockage et une logistique qui ne peuvent être assurés durablement sans soutien public.
Cette réflexion rejoint d'ailleurs les préoccupations exprimées par Yves Corminboeuf lors de son intervention précédente : le réemploi ne constitue pas seulement une question technique mais également une question d'organisation et de financement.
Les intervenants évoquent également d'autres initiatives plus modestes mais révélatrices d'une évolution globale des pratiques. Des vélos sont mis à disposition des artistes en résidence afin de favoriser leurs déplacements dans la ville. Les producteurs locaux sont régulièrement associés aux activités du théâtre, notamment à travers les marchés organisés dans les espaces publics de la Comédie, renforçant ainsi les liens entre l'institution culturelle et son quartier.
Enfin, Yves Fröhle souligne que la transformation des pratiques ne peut se limiter aux seuls ateliers techniques. Elle suppose un véritable changement culturel dans la manière de produire les spectacles. Les laboratoires, les expérimentations et les échanges d'expériences permettent progressivement de convaincre les équipes que de nouvelles solutions sont possibles sans compromettre l'ambition artistique. Les jeunes générations de techniciens s'approprient naturellement ces nouvelles méthodes, tandis que de nombreux professionnels plus expérimentés montrent également une réelle ouverture dès lors qu'ils disposent du temps nécessaire pour tester et adapter leurs pratiques.
En conclusion, Bernard Laurent et Yves Fröhle présentent une vision très pragmatique de la durabilité. Plutôt que de rechercher immédiatement des certifications ou des indicateurs sophistiqués, ils privilégient une évolution progressive des habitudes professionnelles, fondée sur la participation des équipes, l'expérimentation et le partage des savoir-faire. Leur expérience montre que la transition écologique des institutions culturelles repose autant sur la conduite du changement et la mobilisation des personnes que sur les seules innovations techniques.



