Ecoresponsables jusqu’où ?

L’écoresponsabilité s’invite dans les théâtres romands dont plusieurs sont en chantier. Des réflexions et actes sont en cours.

© Régis Golay - Federal Studio ESPLANADE


Par Alain Meyer


Le théâtre évolue-t-il avec l’air de son temps autant sur les planches qu’entre ses murs ? Pour contrer l’impact sur le climat, quelle est l’implication de la part des maîtres d’œuvre, artistes, directeurs-trices des sites et pouvoirs publics ? Le pouls de près d’une dizaine de théâtres de Suisse romande a battu et bat encore ce printemps au rythme des perceuses et marteaux-piqueurs. De Morges (Beausobre) à Delémont (Théâtre du Jura), de Lausanne (Vidy) à Genève (Nouvelle Comédie, Pavillon de la Danse) et Carouge (Théâtre de Carouge), sans oublier Nyon (Usine à Gaz). Parachevées, ces structures mériteront-elles l’adjectif « durable » ? La cause climatique oblige à une vigilance accrue lorsqu’il s’agit dorénavant de construire ou de remettre à neuf ces instruments de travail. Idem dans les réflexes climato-compatibles ou « éco-gestes » avec lesquels directions et troupes doivent composer. L’heure est au changement de paradigmes.


Radicales, certaines compagnies ne conçoivent présenter leurs pièces aujourd’hui « qu’hors les murs » pour limiter leur empreinte. Pragmatiques, des théâtres profitent des chantiers et ravalements de façade pour endosser l’écoresponsabilité.

Au-delà des minima !


Exemple à Genève où la Nouvelle Comédie ouvrira ses portes en août. « Un théâtre ouvert sur la Cité » doté de deux salles (500 et 200 places). Pour encadrer l’écrin : un atelier pour confectionner les décors et costumes, deux salles de répétition, des bureaux et divers espaces destinés au public (hall, restaurant, billetterie). Bateau-amiral pensé par le bureau d’architectes Fres à Thônex (GE), il a été étudié et disséqué sous l’angle environnemental.


© Niels Ackermann-Salle modulable decembre2019

Comme pour beaucoup de théâtres en Suisse, le bâtiment est ici propriété de la ville, maître d’ouvrage du projet. « Les objectifs vont au-delà de la réglementation en vigueur » sous l’aspect du développement durable, préciseLaurent Gravier du bureau Fres. Pour y parvenir, architectes et ingénieurs se sont concertés avec le Service genevois de l’Energie. Pour rappel, Genève veut être approvisionnée d’ici 2050 par des ressources 100% renouvelables. A de rares exceptions près, le bâtiment de la Nouvelle Comédie répandra certes encore quelques gaz de combustion dans l’éther. « Lorsqu’une chaudière à gaz ou biogaz en émettra ponctuellement. Mais celle-ci n’assure que des fonctions d’appoint et de secours ». Pour produire de la chaleur, d’autres solutions sont privilégiées. « Via une pompe à chaleur ou via l’électricité qui n’engendrent pas d’émission dans l’air ». Mais cette réalisation architecturale s’inscrit surtout dans un quartier en mutation : les Eaux-Vives. Un « concept énergétique » est à l’étude pour l’ensemble de la zone, théâtre y compris, afin d’explorer sur place toutes les potentialités.


Soleil et eau du lac


© Régis Golay - Federal Studio COURSIVE

Mais il est vite apparu que l’énergie solaire et l’eau du lac étaient des sources exploitables. Une planification pour alimenter en chaleur et en eau une partie de ce quartier est en cours de traitement par les Services industriels de Genève (SIG). En attendant, pour chauffer La Nouvelle Comédie et produire de l’eau chaude, une pompe à chaleur à air assure les besoins des salles de spectacles et des locaux de régie. « Une solution qui permet d’assurer une couverture des besoins par les énergies renouvelables d’environ 70%. Et même de 100% en cas de contrat biogaz souscrit auprès des SIG », dit-il.


La Nouvelle Comédie sera directement productrice d’électricité grâce à quatre centrales solaires photovoltaïques construites sur chacune des toitures hautes de l’édifice. De quoi permettre à Genève de construire ici sa plus importante centrale. « Et augmenter de plus de 50% sa production solaire photovoltaïque par an », ajoute M. Gravier. D’une surface de 1136 nm2, ces panneaux peuvent produire 154'000 kWh/an. Avec sa façade vitrée, le hall fonctionnera comme un espace bioclimatique. « En hiver, les apports solaires passifs permettront de chauffer l’espace et de réduire les pertes de chaleur des locaux adjacents. En été, une ventilation naturelle sera générée par un effet de cheminée dû aux ouvrants supérieurs. Et des systèmes de récupération de chaleur permettront d’économiser 26% des besoins de chauffage », conclut-il.


Plan européen


A l’unisson du bâti, les directions des théâtres se mettent aussi à conscientiser l’écoresponsabilité. « Nous y faisons attention tous les jours. On suggère par exemple à nos équipes de privilégier les transports en commun. On se demande régulièrement quels décors ou quels costumes recycler. Mais le théâtre ne constitue qu’une infime partie du problème ! Nous commençons par exemple à peine de parler de l’empreinte du numérique sur le climat », résume Denis Maillefer, directeur de la Nouvelle Comédie avec Natacha Koutchoumov. Ce dernier précise qu’une cartographie des pratiques est sur le point d’être réalisée par des étudiants de l’EPFL.


La Nouvelle Comédie s’est aussi déjà arrimée au Projet européen sur la transition écologique dans le spectacle vivant, un projet porté par le dramaturge Waddah Saab. Visant 2022-2025 pour être opérationnelle, cette feuille de route verte part du principe que les arts du spectacle ne peuvent échapper actuellement à la nécessité de réduire drastiquement leur bilan carbone. « Les théâtres doivent prendre les devants et défricher ce chantier historique plutôt que de subir et suivre », affirment ses initiants. Ce qui manque : « une vision d’ensemble scientifiquement fondée ». Chaque institution y va encore de sa recette sur l’empreinte laissée par ses propres productions (matériaux pour les décors, transports, diffusion). Le défi : réduire l’empreinte des spectacles en respectant la créativité des artistes.


Circonspection


Plusieurs théâtres d’envergure en Europe, dont la Nouvelle Comédie de Genève, le Théâtre National de Strasbourg, celui de Belgique, mais aussi le Festival d’Avignon, pourront échanger demain leurs expériences par l’entremise de ce projet qui contient deux volets. Un sur les créations : avec objectif de proposer « une boîte à outils » pour estimer l’empreinte d’un spectacle et avec à la clé différentes approches de réduction. L’autre volet souhaite, lui, renforcer l’interaction avec le public, pour l’entraîner à son tour dans une démarche écoresponsable. Dans ce cadre, les théâtres sont invités à organiser des conférences sur le climat et des performances participatives.


Mais entre la liberté artistique et les contingences climatiques, les directions évoluent parfois sur un fil tendu. Denis Maillefer avoue n’avoir pas envie de faire du green washing. « On ne peut pas être des super-héros. D’autant que les économies sont encore difficiles à mesurer. Je crois plus à des décisions venues d’en-haut, comme limiter les voitures par exemple. Mais à notre échelle, nous faisons gaffe en invitant peu de troupes se déplaçant en avion, en regroupant des spectacles pour limiter les déplacements, en réutilisant des costumes, en ouvrant un bar végétarien. Notre activité est polluante certes, mais on ne va pas éteindre tous les projecteurs d’un coup non plus ou demander par exemple aux spectateurs de venir avec leurs tuperware ! Je reste circonspect sur les attentes. Nous vivons un moment entre deux ».


« Art, écologie, transition »



©Niels Ackermann-pose de vitre décembre 2019

Toujours à Genève, le Pavillon de la Danse, dont l’esplanade doit toujours être aménagée mais dont la salle est ouverte, a publié dans son journal il y a un an un numéro spécial intitulé « Art, écologie, transition ». Avec des textes dont le constat est implacable : oui, les arts et la culture sont aussi écocides. Comment faire alors pour limiter la casse ? Au Pavillon de la Danse… « finies les rosettes en plastique dans les machines à café, place à du compostable », explique Nicole Simon-Vermot, son administratrice. Un tri pour les bouteilles en PET a été instauré. Et la lumière ne fonctionne plus en continu, s’éteignant à chaque passage. « Du bois de récupération a également été utilisé pour fabriquer les étagères des bureaux », poursuit-elle. A Nyon, à l’Usine à Gaz, où le nouvel écrin est annoncé en septembre, la direction se dit, là aussi, « consciente de l’impact environnemental ». Et garantit « investir dans du matériel écoresponsable » en misant principalement sur de l’éclairage LED.


Dans le canton du Jura, où le Théâtre du même nom frappera ses trois coups cet automne à Delémont, mais où les échafaudages ont déjà commencé de disparaître, Camille Rebetez affirme avec honnêteté devoir son poste de médiateur culturel à son engagement « écoresponsable » antérieur. Lui-même initiateur de la « Charte pour le climat des artistes, acteurs et actrices culturelles » co-réalisée notamment avec le bédéiste Tom Tirabosco, il dit personnellement regretter que « 1500 tonnes de béton » aient été nécessaires pour ériger ce lieu, fruit il est vrai d’un partenariat public-privé. « Nous n’avons pu maîtriser cet aspect du chantier. Sinon le budget de construction (22 millions) aurait certainement aussi bondi avec l’emploi de matériaux plus nobles ».


Pro Helvetia approchée


Tout sera mis en œuvre en revanche à Delémont pour freiner le bilan carbone lors de l’exploitation du site. « Nous voulons être un modèle ». Créer et produire des spectacles sous le prisme de leur impact environnemental : tel est aussi le credo défendu par Robert Sandoz, directeur du Théâtre du Jura et signataire de la Charte. « Ce qui induit pour lui une forme d’acrobatie pour programmer », concède toutefois Camille Rebetez. Les spectacles à l’affiche dans le Jura devront s’inscrire dans le cadre de tournées. « Nous ne ferons par exemple pas venir exprès une troupe du sud de la France pour une représentation unique à Delémont. Nous voulons rester cohérents à ce niveau-là ». Pour l’infrastructure technique aussi, du matériel neuf côtoiera du matériel de seconde main. Enfin, politiquement parlant, la fraîche équipe du Théâtre du Jura n’a pas à eu à subir la pression des pouvoirs publics pour se conformer à la donne de l’écoresponsabilité. « Au contraire ! », s’exclame Camille Rebetez. « Ce sont plutôt les milieux culturels qui font aujourd’hui pression sur les autorités pour que les choses évoluent ». Ce dernier a proposé à Pro Helvetia de conditionner à l’avenir l’octroi de subventions à des projets prenant en compte leur bilan carbone. L’idée fait son chemin.